Dépasser le plafond invisible qu’est le financement de la science

Published: October 15, 2020

par Paalini Sathiyaseelan, Dialogue Sciences & Politiques (DSP)

« Ô Canada, comment pouvons-nous mieux soutenir nos dirigeant.e.s de demain ? »

En tant qu’étudiante étrangère et chercheuse en début de carrière, j’écris cet article tout en réfléchissant à mon expérience personnelle des incertitudes financières qui accompagnent le fait d’être un étudiant de troisième cycle. Il y a six ans, lorsque j’ai déménagé à Vancouver — l’une des villes les plus chères du Canada — j’ai été stupéfaite par le coût de la vie de base, y compris les coûts supplémentaires en tant qu’étudiant étranger tels que les soins de santé et les frais de scolarité différentiels (qui ne cessent d’augmenter). Pourtant, ce qui m’a le plus surpris, c’est le déséquilibre des possibilités de financement pour les étudiants étrangers et le fait que la valeur de ces bourses ne correspond pas au coût de la vie dans de nombreuses villes du Canada. J’ai remarqué que les personnes qui ont la chance de recevoir une bourse soit par l’intermédiaire d’organismes de financement indépendants ou par l’intermédiaire des agences des trois conseils (bourses fédérales), occupaient quand même des emplois à temps partiel ou complétaient leurs revenus par des prêts pour couvrir le coût de la vie de base à Vancouver. J’étais l’une de ces personnes qui travaillaient dans mon laboratoire pendant la semaine et qui avaient un emploi à temps partiel pendant le week-end. Il va sans dire que le manque d’équilibre entre le travail et la vie privée se reflétait dans la progression de mes études supérieures et le déclin de ma santé mentale. Voici l’histoire d’une étudiante internationale de troisième cycle au Canada. Bien que j’aie enduré ces tribulations en partant du principe que le fait d’être un étudiant étranger me désavantage, j’ai récemment appris que de nombreux chercheurs en début de carrière appartenant à des groupes marginalisés et à des minorités visibles font face à des épreuves similaires, et ce, pour diverses raisons.

Avant de me plonger dans une discussion approfondie sur ces défis, parlons d’abord des raisons pour lesquelles le Canada devrait accorder plus d’attention à son instance de chercheurs en début de carrière qui souffre.

Aujourd’hui, le Canada est à la veille d’une mondialisation innovante et de l’avènement de la productivité des STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques). Pour maintenir cette poussée de croissance, le Canada doit assurer une augmentation soutenue de la base de capital humain, dont les chercheurs en début de carrière sont une source essentielle. Une étude qui a interrogé des diplômé.e.s des promotions 2015 et 2016 a révélé qu’un nombre impressionnant de diplômé.e.s des STIM ont choisi de chercher un emploi en dehors du Canada, notamment aux États-Unis. Une raison récurrente est la meilleure valorisation des talents, qui s’est traduite par de meilleurs salaires. Bien qu’il soit possible d’affirmer que le Canada offre un meilleur filet de sécurité sociale, comme la gratuité des soins de santé (non applicable aux étudiant.e.s étranger.ère.s), ces avantages sociaux sont souvent peu attrayants pour les personnes dont les revenus et la couverture médicale fournie par les employeur.e.s sont nettement plus élevés. En 2019, Statistique Canada a publié une étude qui a montré une augmentation du nombre d’étudiant.e.s étranger.ère.s entre 2009 et 2015 (46,1 %). Pourtant, seul un tiers de ceux et celles ayant obtenu un diplôme d’études postsecondaires ont intégré le marché du travail canadien. L’étude a mis en évidence la discrimination exercée par les employeurs canadiens, la moindre exposition aux offres d’emploi disponibles et les barrières linguistiques (anglais et français) comme étant quelques-unes des raisons pour lesquelles les étudiant.e.s étranger.ère.s quittent le pays. L’afflux de talents constitue une menace pour le progrès scientifique du Canada.

par Gr8AmbitionZ

En 2016, le gouvernement du Canada a chargé un groupe consultatif d’examiner l’écosystème de la recherche et le climat de financement du pays, ce qui a donné naissance au rapport Naylor. Ce rapport discute, entre autres, du déclin de la production de recherche du Canada, y compris des publications, par rapport à ses pairs du monde entier et attire l’attention sur :

1) la communauté scientifique vieillissante qui a désespérément besoin de revitaliser les jeunes talents ;

2) la croissance stagnante des bourses fédérales qui ne sont pas à la hauteur de l’inflation, des pays pairs et du nombre de candidat.e.s ;

3) le manque d’harmonisation intra-muros entre les trois agences — IRSC (Instituts de recherche en santé du Canada), CRSNG (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie) et CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines) ;

et 4) la recherche multidisciplinaire et les groupes marginalisés, y compris les populations autochtones, les jeunes femmes et les étudiant.e.s étranger.ère.s qui n’ont pas obtenu le soutien approprié.

Le rapport Naylor a attiré l’attention de nombreux groupes de défense des intérêts, tels que l’organisme à but non-lucratif Dialogue Sciences & Politiques (DSP) mené par des étudiant.e.s. DSP a lancé une campagne intitulée Students 4 the Report, qui comprenait une lettre ouverte au Premier ministre, signée par les chercheurs en début de carrière à travers le Canada, témoignant de leur soutien au rapport. Bien que les budgets 2018 et 2019 aient concrétisé certaines de ces recommandations, il reste encore beaucoup de travail à faire. Par exemple, seulement 60 % du montant recommandé a été injecté dans les bourses d’études et de recherche, l’amélioration des bourses postdoctorales n’est pas optimale et aucune mention explicite n’est faite concernant l’harmonisation des bourses entre les organismes subventionnaires et les disciplines.

À la suite de la campagne, DSP a lancé une enquête bilingue à l’échelle nationale afin de déterminer les perspectives actuelles sur le climat de financement et d’amplifier les voix des groupes sous-représentés de chercheurs en début de carrière. L’enquête, qui a recueilli plus de 1 100 réponses, a permis de faire la lumière sur certains des obstacles rencontrés par les chercheurs en début de carrière en ce qui concerne les bourses fédérales octroyées par les organismes des trois Conseils. Vous trouverez ci-dessous un aperçu structurel des questions soulevées par les chercheurs en début de carrière, puis des citations et/ou commentaires de la part des participants en lien avec les énoncés :

1) Le nombre de bourses disponibles n’est pas parallèle à la croissance du nombre de candidats.

« Fournir plus de bourses est la marche à suivre pour permettre au plus de stagiaires possible d’avoir la possibilité de se former dans les laboratoires de recherche pour propulser la science canadienne. Les chercheurs principaux peuvent compléter. Mais il est difficile de payer la totalité du salaire de tous les étudiants/postdocs grâce à des subventions de fonctionnement (presque impossible même de nos jours) ».

-Postdoc, Université de Toronto

2) La valeur des bourses ne reflète pas l’inflation des frais de scolarité, le coût de la vie et les autres dépenses dans tout le pays.

« Les bourses de maîtrise ne permettent actuellement pas de faire face au coût de la vie minimal dans les grandes villes canadiennes. Elles devraient être au moins suffisantes pour couvrir les frais de subsistance de l’étudiant.e dans des villes comme Toronto et Vancouver, où les loyers sont très élevés. Les bourses de post-doctorat devraient être compétitives par rapport à l’industrie afin de maintenir les chercheurs en début de carrière sur leur voie académique sans que les finances personnelles soient un problème. Ces bourses soutiennent nos chercheurs en début de carrière ».

– Étudiant.e à la maîtrise, Université de Toronto

3) Les possibilités de financement pour les étudiant.e.s étranger.ère.s sont limitées et plus compétitives.

« [Il n’y a] pratiquement pas de possibilités de financement. Le renouvellement des permis d’études plus CAQ (Certificat d’acceptation du Québec) [sont] coûteux avec une allocation pour étudiant.e diplômé.e. Nous payons également l’assurance maladie obligatoire qui est supérieure à 1000 $ par an et qui n’est pas prise en compte en égalisant les allocations avec celles des étudiants canadiens ». -Étudiant.e au doctorat, Université McGill

4) Le processus de révision actuel ne récompense pas une diversité équilibrée de critères d’excellence, tels que les réalisations non universitaires et la recherche multidisciplinaire.

« Je pense que les organismes de financement doivent prendre en considération l’équilibre des individus dans la réalisation de leur programme d’études supérieures et d’autres activités. S’ils sont très actifs dans divers domaines, ceci peut être un signe de motivation et d’investissement. Malheureusement, le domaine de la recherche n’est pas créé sur un pied d’égalité et il est difficile d’évaluer tant de personnes et de projets différents sur les bases d’une échelle universelle. Plus d’opportunités devraient être offertes pour des projets de recherche non traditionnels en plus de projets qui peuvent ne pas relever exclusivement d’un seul organisme de financement ».

-Étudiant.e au doctorat, Université de Guelph

5) La durée des bourses ne reflète pas la faisabilité de la réalisation d’un projet.

« Le plus important, pour moi, est d’étendre le nombre et la durée des bourses, en particulier pour les bourses postdoctorales. Les deux années actuelles sont insuffisantes pour que la plupart des projets soient complétés, ce qui rend l’échéancier très serré (y compris l’étude de conception, la collecte de données, l’analyse, la rédaction) tout en cherchant / appliquant pour la prochaine bourse ou le prochain emploi et en jonglant avec la vie de famille ».

– Postdoc, Université de Colombie britannique

Le rapport, qui doit être publié le 21 octobre 2020, ne fait pas que mettre en lumière les failles systémiques du climat de financement actuel, il aborde également les problèmes spécifiques auxquels sont confrontés les groupes marginalisés tels que les chercheurs indigènes. Par exemple, plus des trois quarts des répondant.e.s autochtones ont exprimé leur insatisfaction à l’égard du processus d’examen actuel qui ne met pas suffisamment l’accent sur la recherche interdisciplinaire. Par conséquent, la recherche indigène, qui implique une quantité décente de travail de terrain et de collaboration, n’obtient pas les mêmes possibilités de financement que la recherche non indigène. Un plus grand nombre de répondant.e.s non-binaires et de femmes en comparaison aux hommes ont soulevé la question des absences critiques telles que le congé parental et les autres périodes d’absence autorisées qui ne sont pas prises en compte dans la durée d’une bourse. La majorité des étudiant.e.s étranger.ère.s ont insisté sur la nécessité d’offrir des possibilités de financement parallèles à celles offertes aux étudiants locaux et de restructurer les bourses pour y inclure des avantages tels que la couverture des soins de santé. Il est évident, d’après les préoccupations soulevées, que nous nous engageons continuellement dans la recherche de la prochaine génération de chercheurs et chercheuses, ce qui se traduit par des besoins évolutifs et diversifiés.

Les répondants à l’enquête ont également demandé aux organismes de financement de prêter attention au développement de carrière non universitaire, par exemple en proposant des formations sur la communication, les compétences de leadership, la promotion de la proximité et les activités axées sur l’impact. Cela montre que les chercheurs en début de carrière sont conscients de la nature compétitive des opportunités d’emploi non académique. En ce qui concerne les opportunités d’emploi, il est important de noter que les chercheurs en début de carrière apprécient la reconnaissance prestigieuse qui est attachée à l’obtention d’un prix. Cependant, le milieu universitaire notoire qui fonctionne sur la base de mérites tels que les publications et les prix désavantage les étudiant.e.s étranger.ère.s et les autres groupes marginalisés. Par exemple, un.e étudiant.e. étranger.ère, qui a moins de chances d’obtenir une bourse fédérale en raison de ses options limitées, a automatiquement des mérites moindres par rapport à la concurrence nationale. Une mauvaise compréhension des failles systémiques du financement peut se perpétuer tout au long de leur carrière ; les employeurs potentiels peuvent offrir moins de possibilités de travail sous prétexte que l’étudiant.e étranger.ère n’a pas réussi à obtenir une bourse, alors qu’en fait, l’étudiant n’a pas eu beaucoup d’influence personnelle sur ses bourses limitées. .

Le rapport de DSP fait écho à des sentiments similaires à ceux du rapport Naylor avec des points de discussion approfondis sur les problèmes rencontrés par les groupes de chercheurs en début de carrière confrontés à des enjeux d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI). Investir dans nos chercheurs en début de carrière encouragera l’élan du Canada vers une économie de la connaissance compacte et une société cognitive florissante, ce qui se traduit par une mondialisation scientifique projetée. En tant qu’étudiante internationale et chercheuse en début de carrière, je recommande vivement que le Canada s’inspire du rapport Naylor et du rapport fondé de DSP pour aborder les questions critiques soulevées par les différents groupes EDI au sein de la relance de chercheurs en début de carrière. Vive l’évolution vers un environnement scientifique progressiste et favorable au Canada.